La commune d’Aigle est un nœud ferroviaire intéressant : desservie par la ligne des CFF reliant Genève à Brigue, la gare est aussi la tête de ligne de trois chemins de fer secondaires aujourd’hui placés sous l’égide des Transports Publics du Chablais. Parmi elles, l’Aigle-Leysin est la plus courte mais pas la moins intéressante.

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Leysin - 1968 - L'automotrice BDeh 203 sur le viaduc de Leysin dans un paysage enneigé. Ce matériel a assuré le service de 1950 jusqu'en 1986 à l'arrivée du matériel actuel. © J.H. Manara

Chemin de fer et hygiène publique

Partant de la plaine du Rhône pour gagner les Alpes vaudoises traversant les coteaux viticoles du Chablais, le chemin de fer à crémaillère Aigle – Leysin s’élève de plus de 1000 m en seulement 6,2 km. Leysin est situé sur un balcon surplombant le Rhône duquel on peut apercevoir par ciel clair une grande partie du lac Léman. L’ensoleillement important de Leysin lui valut d’accueillir un important centre de convalescence des tuberculeux à la fin du 19ème siècle.

Le service de diligences devint alors rapidement insuffisant, motivant une première demande d’établissement d’un chemin de fer dès 1891 accordant un délai de construction initial de 2 ans porté finalement à 7. Entre temps, une autre concession était demandée pour une liaison Aigle – Sepey – Leysin, abandonnée au profit de la future ligne des Diablerets. La population de Leysin se mobilisa pour bénéficier d’une gare du chemin de fer électrique desservant le village, le tracé évitant le bourg pour rejoindre le plus directement possible les hauteurs et l’établissement des curistes et limiter les risques de contagion. La gare fut ainsi payée par la commune, moyennant une subvention de 35 000 CHF. Le coût de la ligne s’établissait quant à lui à 1,2M CHF.

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Aigle - Place de la gare - 16 avril 2016 - Avec la BDeh 312 en tête arborant la livrée des TPC, un train pour Leysin s'engage dans les rues du centre-ville avec la gare CFF de Leysin en arrière-plan.  © E. Fouvreaux

Un service public touristique

Mise en service le 5 mai 1900 pour sa partie urbaine dans Aigle puis le 5 novembre suivant jusqu’à Leysin Feydey, la ligne Aigle-Leysin était achevée en septembre 1915 avec le prolongement au grand hôtel par un tracé souterrain. Préalablement, une section avait été mise à double voie dans Leysin en 1912 et un nouveau viaduc avait été construit entre Leysin Village et Leysin Feydey, semble-t-il pour réduire la facture fiscale devant des recettes déjà florissantes.

Cependant, la crise économique de l’entre-deux guerres affecta le tourisme même si les séjours de plaisir succédaient aux traitements médicaux. Le grand hôtel d’Aigle ferma ses portes en 1934 entraînant la disparition du service de tramway urbain d’Aigle. C’est à partir de 1950, avec l’arrivée du nouveau matériel, que l’AL prit le virage du tourisme alpin, tandis que le village de Leysin commença à gagner en population. En 1971, la ligne connaissait son plus fort trafic avec 331 000 voyageurs. Il s’établit aujourd’hui autour de 270 000. Scolaires et migrants pendulaires constituent la base annuelle du trafic mais les TPC misent fortement sur l’offre touristique et la complémentarité des modes de transport pour proposer un accès très commode aux skieurs et randonneurs pouvant ainsi passer de la ville au grand air grâce au train.

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Dépôt d'Aigle - 1979 - Début de la section à crémaillère dans le vignole du Chablais : cette deuxième séquence à bord de l'AL offre aux voyageurs des paysages magnifiques avant d'arriver dans le secteur le plus alpin de la ligne. © J.H. Manara

La ligne est exploitée depuis 1999 par les Transports Publics du Chablais, également opérateur de deux autres lignes secondaires au départ d’Aigle (Aigle - Sapey - Les Diablerets et Aigle - Ollon - Monthey - Champéry) et le Bex - Villars - Bretaye. Le service est cadencé à l’heure avec une forte amplitude horaire, le premier départ de Leysin étant fixé à 5h22 et le dernier à 23h27. L’offre du matin est quelque peu « décadencée » par rapport à la minute de référence (52) de sorte à proposer 3 départs entre 6h et 7h pour les scolaires et pendulaires. Le service est assuré en autocontrôle, sans contrôleur permanent. Néanmoins ceux-ci sont très présents dans les trains, notamment en pointe. Le défaut de titre de transport valable entraîne l’acquittement du prix du voyage et d’une surtaxe minimale de 100 CHF. Une incitation coercitive…

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Quand ça grimpe, ça grimpe ! Avec des rampes de 23%, l'Aigle-Leysin franchit rapidement un dénivelé de plus de 1000 m, passant de la vallée du Rhône à un domaine skiable prisé. On admirera encore une fois les coteaux très escarpés et les ouvrages en maçonnerie permettant à la ligne de les traverser. (cliché X)

Pour compenser un faible taux de couverture (de l’ordre de 20%) des charges par les recettes, les TPC misent sur le développement de produits touristiques complets destinés à remplir les trains avec une clientèle à plus forte capacité contributive. Par exemple, un déjeuner au restaurant-tournant de la Berneuse avec aller-retour en train et téléphérique, la location de matériels historiques pour des groupes, ou un parcours complet sur 5 jours et 4 nuits combinant AL, ASD, BVB et un partenariat avec le MOB.

Infrastructure et matériel roulant

Compte tenu du fort dénivelé sur une courte distance, l’AL fut équipé d’une crémaillère Abt pour franchir des pentes d’une valeur maximale de 23%. La vitesse maximale est de 40 km/h en adhérence et de 25 km/h en crémaillère. Trois gares et cinq haltes jalonnent le parcours. Les courbes atteignent 23 m de rayon en adhérence et 80 m sur la section équipée de la crémaillère. La tension initiale de 650 V fut portée dans un premier temps à 1300 V en 1946 puis à 1500 V avec l’arrivée du matériel contemporain.

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Dépôt d'Aigle - 1995 - Sur un même cliché, tous les matériels de l'AL des origines à nos jours dans la traditionnelle livrée crème et marron abandonnée au profit de la livrée des Transports Publics du Chablais. © A. Knoerr

Le parc engagé en service régulier est composé de 5 automotrices BDeh 4/4 numérotées 301 à 305, livrées entre 1966 (301-302), 1987 (311-312) et 1993 (313). Les deux premières affichent une longueur de 16,1 m, une masse de 33 t et une puissance de 596 kW. Elles offrent 48 places assises. Les trois dernières sont un peu plus courtes (15,4 m) mais plus puissances (752 kW) pour une masse de 35,2 t, mais n’offrent que 32 places. Un parc de 5 remorques-pilotes numérotées 351 à 355, livrées au même rythme, permet de composer des trains de 2 ou 3 voitures.

A bord de l’AL

Le parcours ne manque pas d’intérêt ni pour l’amateur ni pour le touriste « non ferroviaire ». Le départ d’Aigle, sur la place de la gare, précède une section de 1020 m en voirie, dont la traversée du centre ancien de la commune, par une rue étroite et commerçante. Le train doit passer, quitte à ce que les voitures reculent ou se garent comme elles peuvent. Priorité aux transports publics ! Au-delà de la place du marché, l’AL est installé au centre d’une avenue plus large, ce qui rend la cohabitation avec le trafic routier plus commode.

Après un kilomètre urbain, le train rentre au dépôt pour rebrousser vers la partie montagnarde à crémaillère. La majorité du tracé est établie à flanc de coteau au milieu du vignoble, avant de s’engager dans la forêt, par un tracé plus montagnard, et atteindre le village de Leysin, que le chemin de fer contourne par l’ouest. Le court tunnel entre Feydey et le grand hôtel marque la fin du trajet.

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Leysin-Village - 15 avril 2016 - C'est l'heure de pointe du soir et le train composé de 3 voitures déverse une centaine d'élèves et d'étudiants mais aussi des salariés qui bénéficient de la commodité légendaire d'usage du train en Suisse, y compis évidemment entre le réseau fédéral et les lignes cantonales. © transportrail

A l’heure de pointe, les trains sont bien remplis, surtout le vendredi avec le retour des étudiants (Leysin est à une heure environ de Lausanne), et durant la journée, les touristes et les randonneurs s’emparent des voitures aux banquettes étroites (le gabarit du matériel est limité à 2,20 m) pour partir vers les hauteurs en bénéficiant des correspondances avec les trains de l’axe Genève – Brigue.

Un prolongement à venir

Le 25 mars 2015, le Conseil d’Etat a présenté le projet Alpes Vaudoises 2020, préconisant l’accélération d’un projet ancien de prolongement depuis Feydey sur 750 m jusqu’au départ des téléphériques de La Berneuse et du lac d’Aï. Son coût est évalué entre 30 et 50M CHF selon la variante retenue. Le projet sera entièrement financé par les fonds fédéraux. Le terminus accueillera un pôle d’échanges avec les autobus et autocars, et améliorera la desserte de Leysin, notamment les nouvelles constructions de cette commune de 4000 habitants. Pour ce nouveau tracé, il est prévu de construire 650 m en tunnel et 100 m dans une galerie vitrée sur le côté aval afin de procurer un large panorama sur la montagne, et une terrasse agrandie pour le Bel air Hôtel. La mise en service est prévue en 2020 avec l’arrivée de 3 nouvelles rames.

Autre sujet régulièrement évoqué, le tracé urbain dans Aigle, et l’hypothèse d’une jonction avec la section urbaine de l’ASD pour supprimer la traversée du centre-ville d’Aigle par les trains de l’AL. La lecture de ce communiqué de la municipalité d’Aigle, datant de 2013, vient expliquer de façon très détaillée pourquoi le statu quo – et donc le maintien du tracé urbain actuel – constitue le meilleur compromis : ou comment un projet de rénovation des canalisations urbaines aboutit à s’interroger sur le montage de l’horaire cadencé des lignes du Chablais… et à une solution privilégiant les correspondances avec le réseau CFF !

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Aigle - Rue Colomb - 15 et 16 avril 2016 - Sur ces deux clichés, le parcours dans la rue centrale d'Aigle ressemble à "pousse-toi de ma rue que je passe" : les automobilistes doivent composer avec la circulation du train à contresens... et en dépit des pressions, cette situation n'est pas prête de changer ! Et pourquoi donc puisque ça passe ! © transportrail

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Aigle - Place du Marché - 16 avril 2016 - Ce train descend la rue vers la gare et se retrouve donc dans le même sens que les voitures. Le trottoir est réduit, et il n'y a pas intérêt à envisager de se garer en double file... ©  E. Fouvreaux