Il est rare qu’une locomotive incarne un projet de service, mais la Suisse n’est pas un pays comme les autres, surtout en matière ferroviaire. L’élaboration du projet Rail2000 à partir de la votation de 1987, créait un besoin net en locomotives, afin d’améliorer la performance des sillons dans la logique de planification de l’infrastructure par l’horaire. Il fallait également engager le renouvellement d’une partie du parc : à l’époque, les CFF, comme d’autres compagnies ferroviaires en Europe, étaient très intéressés par le concept d’une locomotive universelle, capable de remorquer des trains de voyageurs à 160 voire 200 km/h et d’augmenter les tonnages remorqués pour les marchandises.

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Bâle - 9 avril 2016 - Assurant la majorité des liaisons Intercity et une bonne partie des InterRegio, les Re460 sont incontournables dans le paysage ferroviaire suisse. Elles sont l'incarnation d'un projet complet de transformation du réseau ferroviaire. © transportrail

Re 4/4 IV : des prototypes ou des laboratoires d'expérimentations ?

Dès 1978, les CFF avaient commandé 4 Re 4/4 type IV, prototypes à thyristors et moteurs à courant continu, développant 5 MW avec une vitesse maximale de 160 km/h, une première en Suisse. Construites par SLM pour la partie mécanique et BBC pour la partie électrique, ces locomotives réceptionnées en 1982 furent affectées à Lausanne afin de tirer profit de la seule section apte à 160 km/h entre Martigny et Sion.

Cette petite série fut délaissée dès que la conception des machines de série fut validée. Ainsi, en 1994, elles furent vendues au SOB, l’une d’elles servant de pièces détachées pour la maintenance.

En réalité, la Re 4/4 IV fut donc plutôt un terrain d'expérimentations plus qu'une série prototype car elles ont finanement assez peu de points communs avec les Re 460 qui ont été développées par la suite.

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Arth-Goldau - 18 juin 2015 - On retrouvait les Re 4/4 IV sur le Voralpen Express exploité par le SOB, en complément des automotrices Colibri en limite de capacité avec 7 remorques. L'arrivée des nouveaux Flirt devrait conduire à leur réforme. © transportrail

Re 460 ou Lok2000

Dès décembre 1985, les CFF confièrent au consortium BBC-SLM la conception de leur nouvelle locomotive universelle, avec à la clé deux ans plus tard la commande de 12 locomotives, puis de 12 autres en juin 1989. Après la décision de renforcer le rôle du ferroutage sur la ligne du Gothard, les CFF lancèrent un appel d’offres pour la fourniture de nouvelles locomotives, recevant évidemment la proposition de BBC-SLM mais aussi celle de Siemens avec la E120. Sans surprise, cette dernière ne fut pas retenue et une tranche de 75 locomotives supplémentaires était notifiée.

La locomotive devait pouvoir atteindre 200 km/h, pouvoir remorquer un train de 650 tonnes à 80 km/h dans les rames du Gothard, fonctionner en UM2 et en UM3 et bien évidemment en réversibilité pour les trains de voyageurs.

Une commande supplémentaire de 20 machines fut notifiée en 1992 portant le marché à 119 unités. S’y ajoutèrent enfin 10 locomotives type Re 465 similaires à celles acquises par le BLS sur l’expérience développée par les CFF.

L’esthétique de la Re 460 fut confiée au célèbre designer italien Pininfarina, optant pour une allure assez massive par le carénage intégral de l’engin, dans une logique d’aérodynamique optimisée pour la circulation en réversibilité à 200 km/h dans des tunnels de grande longueur. L’adoption de faces en fibre de verre synthétique procurait un gain de 800 kg par rapport à une structure intégralement en acier. La circulation en tunnel motivait aussi une étanchéité des cabines aux ondes de pression. La recherche d’un moindre impact sur l’infrastructure de ces locomotives puissantes et dans une logique d’entrée et sortie en gare plutôt énergiques motivaient l’adoption de bogies à essieux radiants.

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Lucerne - 28 mai 2010 - En tête d'une rame IC2000, la Re 460-097 est donc associée aux voitures Intercity à 2 niveaux qui ont aussi accompagné la mise en oeuvre du cadencement généralisé et l'augmentation de capacité de l'offre. © transportrail

La Re 460 se distingue aussi par une recherche ergonomique sur le poste de conduite, initiée par un élève de l’Ecole de Design Industriel de Zurich, dont le résultat fut présenté à un panel de conducteurs des CFF, d’abord déroutés et finalement séduits au point que ce qui était un simple exercice d’école pour des travaux pratiques fut intégralement repris par le constructeur.

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Chambrelien - 7 juillet 2019 - Les Re 465 du BLS sont plus puissantes. L'un des 18 exemplaires est ici associé à une rame réversible composée de voitures unifiées type III, cédées par les CFF et modernisées par le BLS. © J. Vernet

La mise au point délicate d'une locomotive qui évolue encore

La première locomotive de série fut présentée le 22 août 1991 entre Puidoux et Vevey. Au final, la solution retenue consistait en 2demi-locomotives alimentant en triphasé les 2 moteurs asynchrones triphasés de chaque bogie, avec un système de refroidissement par circulation d’huile.

La mise en service de la Re 460 s’avéra des plus délicates car la transmission informatique n’était pas encore totalement au point et était considérée initialement moins fiable que la transmission filaire. En outre, ces locomotives rencontrèrent d’importants problèmes avec le freinage électromagnétique, qui les rendit inaptes à la traction de trains Intercity jusqu’à l’été 1994. Les CFF durent alors maintenir d’anciennes séries, par décalage, avec prolongation de parcours pour les Ae 4/7. Il fallut changer le logiciel de commande du freinage, soit d’origine sur les machines non encore livrées, et par opération de rétrofit sur le parc déjà en service.

Les 119 Re 460 furent rejointes par 18 locomotives très similaires, baptisées R e465, commandées par le BLS. Elles de distinguent par la puissance portée à 7 MW et une aptitude à l’UM4 entre machine du même type, ainsi qu’avec les Re 460 des CFF et les Re 425 (type Re 4/4 II). Les CFF se dotèrent de 10 locomotives de ce type.

En service commercial, les Re 460 sont exclusivement engagées en service voyageurs, laissant le fret aux Re 4/4 et Re 6/6, ainsi qu'à des machines jugées plus économiques à l'usage, comme les Traxx de Bombardier et désormais les Vectron de Siemens. Elles sont donc les seules locomotives associées aux voitures Intercity à 2 niveaux IC2000, ainsi qu’aux compositions de VU type IV avec emploi d’une voiture de réversibilité.

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Zurich - 15 décembre 2015 - Quittant la nouvelle gare souterraine de Zurich sur la Durchmesserlinie, cette Re 460 mobilise toute sa puissance pour pousser cette rame de 11 voitures IC2000 sur le nouveau viaduc, constituant l'un des ouvrages phares des travaux réalisés depuis le début des années 2010 sur le complexe ferroviaire zurichois. © A. Knoerr

Donnant finalement toute satisfaction pour les trains de voyageurs et de marchandises, les Re 460 parcourent en moyenne chaque jour 104 000 km soit 2,5 fois le tour de la Terre. Elles affichent en moyenne 6,5 millions de kilomètres depuis leur mise en service. Elle sont entrées en rénovation à partir de 2013, opération réalisée par les ateliers CFF d’Yverdon les Bains pour un montant de 230 MCHF. Il s’agit même d’une modernisation car les CFF ont décidé de remplacer les convertisseurs d’origine GTO par des IGBT et de remplacer le système de production d’air comprimé et le transformateur principal. Le programme prévoit aussi des évolutions dans le cadre de la rénovation des cabines de conduite avec un nouveau verrouillage des portes, un nouveau système de détection incendie et une nouvelle cinématique pour les essuie-glaces. Cette modernisation est valorisée par les économies d’énergies procurées, évaluées à 27 GWh par an soit la consommation annuelle de 6750 foyers, soit une ville comme Olten. En outre, le système de refroidissement par circulation d'huile est remplacé par une circulation d'eau, plus respectueuse de l'environnement.

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Thun - 20 janvier 2019 - Peinture éclatante pour la Re 460-027 sortant de rénovation mi-vie. Outre la peinture brillante retenue par les CFF, on notera comme signe distinctif la présence du logo sur la face frontale. © J. Vernet

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Yverdon les Bains - 22 janvier 2019 - Sortie des ateliers pour la Re 460-060. On notera que certaines machines arborent un logo en relief à l'issue de la rénovation-modernisation. © J. Vernet

Les Re 460 servent régulièrement de support publicitaire, procurant une recette de 240 000  CHF par an et par locomotive.

La Re 460 a aussi été vendue en Norvège (22 exemplaires), en Finlande (46 exemplaires) et à Hong-Kong (2 exemplaires).