Si le calembour n’est pas du meilleur haut niveau, le sujet central de ce reportage va le relever. La ligne du Semmering n’a pas le caractère grandiose des traversées suisses ou de la ligne du Brenner. Néanmoins, elle est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1998, titre qui ne lui a pas été décerné pour rien.

Effectivement : construite entre 1848 et 1854, cette ligne de 41 km entame son ascension à Gloggnitz, à 436 m d’altitude, et atteint son point culminant à 895 m peu avant la gare de Semmering.

La ligne a été conçue par un ingénieur italien originaire de Venise, Carlo Ghega et réalisée par environ 20 000 ouvriers, dont les conditions de travail furent rendues difficiles par la complexité de l’ouvrage pour l’époque puisqu’il s’agit tout simplement du plus ancien franchissement des Alpes par un chemin de fer. Voila pourquoi cette ligne mérite le détour… d’autant qu’elle en fait quelques-uns !

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Payerbach-Reichenau - 6 juin 2018 - Vitrine ferroviaire autrichienne, le Railjet est évidemment présent sur la ligne du Semmering mais il ne tient pas le rôle vedette : le trafic de marchandises est prédominant sur ce maillon de l'axe Baltique - Adriatique. © transportrail

 

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Payerbach-Reichenau - 6 juin 2018 - A peine le Railjet a-t-il dégagé la gare que se présente en sens inverse ce train de marchandises avec un duo 1144-1142 : étant donné que le changement de sens de circulation a lieu dans cette gare, l'ambiance ferroviaire s'annonce prometteuse ! ©  E. Fouvreaux

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Payerbach-Reichenau - 6 juin 2018 - Surnommée Monika (on ne sait pourquoi), la 1142-609 associée à une Taurus achève la descente de ce train d'automobiles et va rejoindre la plaine du Danube. La gare de Payerbach dispose de 5 voies, dont 2 voies centrales passantes, deux voies latérales pour la desserte locale et une en impasse utilisée par les trains faisant terminus depuis Wiener Neustadt. ©  E. Fouvreaux

Une infrastructure (modérément) spectaculaire

Elle comprend principalement quatre sections. De Gloggnitz à Payerbach, elle remonte la rive gauche de la Schwarza avant de rejoindre sa rive droite par une boucle en fer à cheval, et d’attaquer lentement mais surement son ascension au moyen de plusieurs lacets, concentrant nombre de viaducs et de tunnels.

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Payerbach - 7 avril 2018 - Premier ouvrage spectaculaire, le viaduc sur la Schwarza marque le début de l'ascension du col du Semmering. La ligne fait ici quasiment demi-tour et entame son parcours comprenant plusieurs lacets jusqu'au tunnel de faite. © A. Hansch

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Payerbach - 19 avril 2018 - Au même endroit, trois 1144 tractent un convoi de wagons isolés particulièrement bien fourni. La rudesse de l'itinéraire complique l'acheminement des trains de fret mais ne nuit pas à l'intensité du trafic.© H. Pfoser

Le passage le plus spectaculaire est évidement le viaduc en courbe, en fond de vallée, surplombé par la Kalte Rinne, qui marque l’approche du tunnel sommital de 1431 m précédant l’entrée en gare de Semmering. C’est dans ce tunnel qu’est atteint le point culminant de la ligne qui, au-delà, suit la rive droite de la Roschnitz.

Cet itinéraire de 41 km traverse 14 tunnels : l’UNESCO dans na note sur la ligne souligne que leur longueur est de 1477 m chacun. La ligne franchit 118 ouvrages en maçonnerie et 11 métalliques. Il y avait aussi 57 maisons de gardien, soit une tous les 700 m destinées à l’origine à la surveillance des circulations.

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La ligne du Semmering a non seulement facilité la circulation des biens et des personnes entre le nord et le sud de l’Autriche jusqu’alors à l’écart du grand axe est-ouest, mais a aussi été l’occasion de développé une activité de villégiature au sommet, avec la création dans les années qui suivirent son inauguration d’une première station de montage avec hôtels pour les premiers skieurs.

La ligne fut électrifiée entre 1957 et 1959, améliorant considérablement l’exploitation. A l’origine, les premiers trains à vapeur achevaient l’ascension de la ligne à 6 km/h. Depuis l’électrification, la vitesse est de 60 km/h, moins par la sévérité des rampes, qui plafonnent à 25 / 1000 sur le parcours, que par les rayons de courbe qui descendent à 190 m, imposant ces vitesses basses.

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Küb - 7 juin 2018 - Le Semmering, c'est aussi ces courbes pliées sur le genou, qui donnent une allure de train miniature au tracé de cette ligne : ce Railjet autrichien assure une relation Villach - Vienne. © transportrail

Le caractère spectaculaire de la ligne réside donc moins dans sa topographie et l’accumulation d’ouvrages de grande longueur que par sa vocation pionnière et la prouesse architecturale qu’elle a constitué pour l’époque, au cours d’une période d’un chemin de fer encore débutant.

Une exploitation à grand spectacle

Le col du Semmering est situé sur la ligne reliant Vienne à Graz et la Slovénie d’une part, Klagenfurt et Villach d’autre part. La desserte est structurée par les Railjet assurant à cadence horaire la liaison Vienne – Graz dont la moitié est couverte par les Prague – Vienne – Graz des chemins de fer tchèques avec leurs rames bleu et blanc. Les ÖBB proposent également une cadence aux 2 heures sur la liaison Vienne – Klagenfurt alternant Railjet et Intercity classiques à destination de Klagenfurt, Villach et même Venise.

La desserte régionale est assez dissymétrique. Elle est cadencée à la demi-heure de Wiener Neustadt à Payerbach-Reichenau (avec des trains en provenance de Vienne et Floridsdorf par la S-Bahn viennoise), assurée par des rames City Shuttle à deux niveaux, tractées-poussées par des locomotives série 1144. Elle est plus irrégulière entre Payerbach-Reichenau et Semmering avec 7 allers-retours assurés en Talent, et un aller-retour direct de Vienne à Mürzzuschlag.

Mais évidemment, ce qui attire l’amateur, c’est le fret, et pour le coup, c’est grandiose. Dans la catégorie « on n’a pas attendu d’avoir un tunnel de base pour enquiller des trains », la ligne du Semmering figure en bonne position, comme d’ailleurs les autres traversées (Brenner, Lötschberg, Simplon, Gothard, Ceneri). En journée, on peut compter jusqu’à 4 sillons par heure et par sens, les heures les plus creuses voyant passer deux trains par heure et par sens. Au total, le trafic journalier moyen de la ligne du Semmering atteint 180 circulations, deux sens cumulés. En comparaison, en France, la ligne de la Maurienne n’a été empruntée en moyenne journalière que par 9 trains de fret franchissant la frontière !

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Payerbach - 1er juillet 2018 - 1144 et 1116 entament la montée de ce trains de caisses mobiles après avoir changé de rive et fait quasiment demi-tour pour entamer l'ascension au Semmering par les différents lacets du parcours. © A. Hansch

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Payerbach - 6 juin 2018 - En dépit des apparences, les 1142 datent du début des années 1990, mais leur allure tranche nettement par rapport aux Taurus qui ont une dizaine d'années de moins seulement ! Encore un train d'automobiles, mais cette fois-ci dans le sens nord-sud. ©  E. Fouvreaux

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Payerbach - 6 juin 2018 - Railjet des chemins de fer tchèques : attention aux apparences, la rame diffère de la version autrichienne avec une première classe plus réduite sur cette relation Prague - Vienne - Graz. Et surtout un peu de variété avec leur livrée bleue. © transportrail

La randonnée photo est d’autant plus facile qu’un sentier de randonnée au départ de Payerbach suit la voie ferrée et permet d’accéder à quelques bonnes ouvertures, mais les grands viaducs sont un peu plus difficiles d’accès. Les trains se font entendre à distance, d’autant qu’ils sont longs, généralement en UM2, voire UM3 ou au moins avec une pousse attelée, et il est assez difficile d’être surpris d’autant que la signalisation passe à voie libre à l’approche des trains. Les Taurus sont très présentes évidemment mais les séries 1142 et 1144 leur sont presque systématiquement associées. Autant dire que les conditions sont réunies, à ceci près que la région est assez contraignante pour l’exposition à la lumière, et que les nuages voire le brouillard ne sont pas rares. Pour notre part, vous constaterez que nos photos du mois de juin 2018 oscillent entre grisaille, pluie et éclaircies. Mais quel spectacle…

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Küb - 6 juin 2018 - Un peu de tout venant pour ce train qui descend vers Payerbach en s'inscrivant dans la courbe très serrée à la sortie sud de la gare de Kub dans un environnement très forestier (et, au cours de notre séjour, légèrement humide...) ©  E. Fouvreaux

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Küb - 6 juin 2018 - Quelque peu surdimensionné, le marché des Taurus a été l'occasion de louer ou de vendre une partie de ces locomotives à des opérateurs fret variés, comme ici la 1216-950 portant les couleurs du Wiener Lokalbahn, descendant un convoi vide de wagons porte-autos. © transportrail

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Küb - 7 juin 2018 - Et ça monte... lentement mais sûrement : le fret autrichien est assez varié, de l'autoroute ferroviaire aux productions agricoles locales. Le bois, avant ou après traitement dans les scieries, reste encore très présent dans le volume de marchandises transportées. © transportrail

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Küb - 7 juin 2018 - Traction puissance kub avec ces trois machines montant un train de produits pétroliers. C'est long, c'est lourd et la combinaison de la rampe de 25 avec les courbes à moins de 200 m de rayon font de cet itinéraire une comparaison intéressante avec le franchissement alpin franco-italien de la Maurienne... Sauf pour l'intensité du trafic ! © transportrail

… accentué par ce curieux manège entre les deux voies. En Autriche, on roule à droite… sauf dans le Semmering qui a été construit sur des principes d’exploitation anglais, donc avec circulation à gauche. Les évolutions géopolitiques de la région, notamment l’annexion par l’Allemagne, a entrainé la mise en cohérence des réseaux en modifiant la signalisation et les plans de voie pour une circulation à droite, processus interrompu en 1945. La modernisation engagée par les ÖBB, avec notamment la banalisation du réseau, a réduit le linéaire de circulation à gauche, mais le Semmering reste pour l’instant un cas particulier en Autriche… mais cela ne va pas durer… 

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Payerbach-Reichenau - 6 juin 2018 - Poussé par la Taurus 1216-228, ce Railjet assurant la liaison Graz - Vienne - Prague bascule sur la voie de droite pour repasser dans le sens nominal de circulation en Autriche. © transportrail

En attendant, ces basculements ajoutent une contrainte à l’exploitation et bien évidemment à la capacité de la ligne, mais cela n’a pas l’air de poser des problèmes insurmontables si on en juge par l’intensité du trafic et la régularité des circulations.

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Kalte Rinne - 30 août 2017 - De cet ouvrage qui est probablement le plus connu de la ligne, le photographe n'a pu saisir que la partie supérieure au passage ce trains de marchandises diffus emmené par une 1144 et une 1142. © A. Hansch

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Wolfsbergkogel - 2 février 2018 - Le Semmering sous la neige... mais on roule quand même, ici avec une long train d'autoroute ferroviaire, emmené par un duo très courant, avec une 1144 en tête et une Taurus en seconde position. © A. Hansch

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Krausel-Klause - 24 février 2018 - Non ce n'est pas un train miniature...  Plusieurs viaducs de la ligne du Semmering reposent sur un premier ouvrage afin de limiter la hauteur des piliers et composer avec des fonds de val parfois assez étroits.  © T. Kubovec

Un tunnel de base en construction

Qu’on se rassure, tout ceci va changer puisque la liaison entre Vienne et le sud de l’Autriche est au cœur d’un important projet d’infrastructures de plus de 200 km, comprenant 170 km de voies nouvelles dont pas moins de 80 km en tunnel. La nouvelle liaison vers le sud prévoit de s’affranchir de l’actuelle ligne sommitale du Semmering par un tunnel de base entre Gloggnitz et Mürzzuschlag, shuntant par le sud le massif du Semmering. En 2026, la liaison Vienne – Graz sera accélérée de 45 minutes et le trafic fret du corridor européen entre les mers Baltique et Adriatique bénéficiera d’une ligne au profil nettement plus facile, plus rapide et nécessitant de moindres moyens de traction.

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Les travaux du tunnel de base, d’une longueur de 27,3 km, ont débuté en 2014, tout comme la préparation des plans de voie des zones de raccordement aux deux extrémités.

Au passage, on se doute que les ÖBB en profiteront pour régulariser la signalisation de la ligne sommitale pour circuler à droite.

Au-delà, c’est l’ensemble de l’axe entre Vienne et le sud qui bénéficiera d’importantes améliorations. La section Vienne – Wiener Neustadt, actuellement autorisée à des vitesses comprises entre 140 et 160 km/h, sera relevée à 200 km/h : les gares ont déjà été largement remaniées, dans une configuration proche de nos gares TGV (deux voies centrales passantes et deux voies latérales à quai).

Avec cette opération, Graz ne sera plus qu’à 1h50 de Vienne contre 2h35 en 2018. En y ajoutant les effet du projet Koralmbahn, qui en constitue le prolongement, Klagenfurt ne sera plus qu’à 2h40 de la capitale autrichienne contre 3h55 en 2018.

Naturellement, le trafic de marchandises bénéficiera lui aussi de cette réalisation, évidemment par la réduction des temps de parcours du fait d’un profil plus facile sur le corridor européen Baltique – Adriatique.

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Küb - 21 juin 2018 - On termine en apothéose : une 1142 et trois 1144 pour ce quatuor dans l'ascension du Semmering. La réalisation du tunnel de base viendra évidemment alléger les moyens de traction pour le fret, ce qui s'en ressentira sur les coûts d'exploitation de ces trains. Les UM4 vont - en principe - boire le bouillon... © H. Pfoser