Bras de mer de 7 km à marée haute et jusqu’à 14 à marée basse, la Baie de Somme offre à la Manche l’une de ses seules plages orientée au sud au Crotoy. Historiquement, son ensablement régulier a rendu la navigation maritime difficile et le chemin de fer naissant a pu apparaître comme un nouveau moyen d’écouler les productions agricoles et maritimes vers l’intérieur des terres picardes.

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La plaque SE Somme, posée sur les faces des voitures à bogies admirablement restaurées par le CFBS. Ces voitures ont réussi à rester sur leur réseau d'origine, ce qui renforce leur valeur patrimoniale. © transportrail

Le réseau des bains de mer

Le 17 avril 1848, la mise en service du chemin de fer Amiens – Boulogne, absorbé 4 ans plus tard par les Chemins de Fer du Nord amorça le développement du réseau, à une époque où le tourisme littoral n’était pas encore développé. Le 5 juin 1858, l’embranchement à voie normale de 6 km entre Noyelles et Saint Valéry ouvrait une nouvelle voie d’accès à l’intérieur des terres pour le port de Saint Valéry. Le fond de baie était franchi par une estacade de bois de 1364 m. Un an après l’ouverture était décidé le prolongement de la ligne sur le port et la création d’un pont tournant sur le canal afin de limiter l’impact sur la navigation et les circulations ferroviaires croissantes.

L’essor du chemin de fer en baie de Somme devait attendre les lois Migneret de 1865 et Freycinet de 1880, encourageant la constitution de lignes d’intérêt local. En 1882, le Département de la Somme engageait la concession d’un réseau à voie métrique de 329 km à la Société des chemins de fer Economiques, déclaré d’utilité publique en 1885. Entre temps, le tourisme des bains de mer avait pris son envol et la concurrence entre les plages de la Manche se faisait en fonction de la proximité de Paris. De surcroît, exposée au sud, la plage du Crotoy devenait réputée.  

La ligne de Noyelles au Crotoy ouvrait le 1er juillet 1887 et celle de Cayeux par Saint Valéry le 6 septembre suivant. Particularité de la ligne de Cayeux : son tronc commun avec l’antenne du Nord jusqu’à Saint Valéry, avec une longue section à 4 files de rails. A ces deux lignes au départ de Noyelles s’ajouta celle de Forest l’Abbaye, qui ne desservait pas la côte, ouverte le 24 août 1892. On compta rapidement jusqu’à 9 allers-retours entre Noyelles et Saint Valéry, en correspondance avec les trains Paris – Boulogne et l’expédition de produits agricoles (betterave, chicorée) et maritimes (coquillages, poissons) devait largement contribuer aux résultats commerciaux de la compagnie.

Affectée par les mouvements de la mer, l’estacade de bois fut remplacée en 1911 par une digue qui renforça l’ensablement du fond de la baie. A la veille de la première guerre mondiale, le trafic était florissant. Pendant le conflit, les autorités militaires posèrent une seconde voie sur une partie de la ligne de Saint Valéry, qui fut toutefois déposée dès 1919.

L’entre deux guerres était florissant et les SE engagèrent la construction d’une véritable gare à Saint Valéry Ville, remplaçant la gare primitive de l’autre côté du canal qui fut déclassée en simple halte en 1937. Parallèlement, l’introduction de 12 autorails De Dion Bouton de 85 CV améliorait les temps de parcours, en dépit d’un confort encore précaire du fait du choix d’un matériel économique type « autocars sur rails ». Il fallait alors 11 minutes pour effectuer le trajet Noyelles – Le Crotoy et 27 minutes pour atteindre Cayeux.

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Il n’en demeure pas moins que la concurrence routière se faisait plus directe et la ligne de Forest cessa tout trafic voyageurs le 7 novembre 1938.

Une fermeture – heureusement - tardive

Durant la seconde guerre mondiale, la ligne de Forest devait rouvrir aux voyageurs du fait des restrictions de carburant. Les installations furent endommagées, notamment le dépôt, détruit le 4 mai 1944 et réhabilité à la libération.

Il fut toutefois régulièrement question de supprimer le réseau du fait de la modernisation des techniques automobiles et de l’obsolescence de la vapeur pour les marchandises et du confort frustre des autorails De Dion Bouton. Reste que les pointes estivales ne pouvaient être absorbées que par des trains. En outre, la capacité des camions de l’époque restait encore limitée ce qui apporta un répit au réseau. En 1955, la ligne de Cayeux fut même renouvelée. Trois ans plus tard, le rachat des autorails à bogies des anciens réseaux du Pas de Calais, des Flandres et de quelques locotracteurs Diesel venant des Flandres et des Ardennes permis d’éliminer dès la fin d’année 1957 l’exploitation en traction vapeur. Enfin, en 1960, les SE changeaient d’appellation et devenaient les Chemins de Fer et Transports Automobiles (CFTA).

Les CFTA devaient continuer d’assurer une exploitation dans un contexte de fortes pressions pour le démantèlement du réseau. La récupération d’autorails du réseau breton en 1968 accordait un répit à la ligne de Cayeux tandis que la ligne du Crotoy était finalement fermée en raison de son mauvais état le 31 décembre 1969.

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 1972 - Les derniers temps de l'exploitation de la ligne de Cayeux avec ici l'autorail du Réseau Breton. L'infrastructure à bout de souffle avait réussi à survivre suffisamment tardivement pour qu'elle puisse être récupérée immédiatement par une association de préservation naissante. © transportrail

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1972 - Le même autorail vu cette fois entre Saint Valéry et Cayeux. Cette ligne nécessitera des années de travail par les membres du CFBS pour parvenir à une restauration assurant sa pérennité. © transportrail

De la renaissance au défi

Le réseau avait donc vécu… mais la mobilisation locale devait faire naître une association d’amateurs cherchant à assurer une nouvelle vie à ce chemin de fer. Le 30 novembre 1969 naissait le CFBS qui, avec les moyens du bord, le soutien des CFTA encore présents et beaucoup de bonne volonté, parvenait à rouvrir la ligne du Crotoy dès le 4 juillet 1971. Le chantier était considérable car la voie n’avait pas été entretenue durant des années. La saison 1971 se soldait par un trafic encourageant de 2000 voyageurs.

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 Noyelles - 25 avril 2009 - La 020 Corpet fait le plein de charbon... enfin, son chauffeur transfert les briquettes dans le tender de la machine. Les 020 est plutôt de type industriel, mais ce type d'engin a été le symbole de la renaissance du CFBS. © transportrail

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Noyelles - 28 avril 2013 - Parmi les vedettes de l'édition 2013, l'X212 Verney, ancien autorail de la ligne du Blanc-Argent, restauré en livrée rouge et crème en dépit de la modernisation du début des années 1980 qui l'a privé de sa face avant d'origine. © transportrail

L’année suivante, la CFBS se lançait un autre défi à la fin de l’exploitation de la ligne de Cayeux, en se retrouvant à la tête de 19,5 km de voies ferrées, car les élus se montrèrent très pressants de voir continuer l’exploitation ferroviaire en considérant « naturel » la reprise par le CFBS. Seules deux locomotives avaient pu être récupérées et il fallait rapidement augmenter le parc, bien plus vite que les moyens disponibles. Un partenariat avec la Fédération des Amateurs de Chemins de fer Secondaires facilitait la constitution d’un parc de locomotives à vapeur et de voitures à restaurer, mais les moyens humains et surtout matériels restaient des plus limités. La gare de Noyelles était réorganisée pour récupérer des voies.

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Saint Valéry Port - 1er juin 2013 - Une plaque tournante toute neuve en France, et pour des locomotives à vapeur. Le CFBS l'a fait. Le bâtiment en arrière-plan est le nouveau lieu de vente du chemin de fer, plus proche encore du coeur de la cité. © A. Knoerr

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Cayeux sur mer - 1er juin 2013 - Composition plus courte à Cayeux avec un locomoteur historique SE. Notez que la gare porte aussi le nom de Brighton plage : à l'époque du réseau des bains de mer, l'élégance et le savoir-vivre britannique étaient de bon ton ! © A. Knoerr

La décennie 1970 était donc difficile face au risque de débordement. La récupération de voitures suisses des Chemins de Fer Rhétiques donnait un bol d’air à l’exploitation devant le succès rencontré par l’exploitation des deux lignes. On devait déjà compter 20 000 voyageurs durant la saison 1980.

Le partenariat avec les Syndicats d’Aménagement du littoral donnait un coup d’accélérateur au CFBS avec l’arrivée de nouveaux budgets pour engager la modernisation des installations et du matériel roulant. Ceux noués avec la Région Picardie et le Département de la Somme permirent au CFBS de passer un nouveau cap, celui de la semi-professionnalisation avec le recrutement de salariés, tout en maintenant une forte dynamique associative nourrie par le succès du train, suscitant de l’appétit chez les plus jeunes. Les subventions allouées autorisaient de nouveaux travaux pour autoriser les machines à vapeur sur la ligne de Cayeux. Parallèlement, la restauration du matériel était méthodiquement mise en œuvre pour augmenter le parc avec l’arrivée de nouvelles voitures suisses et la restauration de voitures historiques de la Somme. En moyenne, tous les deux à trois ans, une machine à vapeur était remise en état.

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Noyelles - 25 avril 2009 - Grosse affluence pour la fête de la vapeur 2009 autour de la 130 Corpet et du train arrivant du Crotoy.  L'accès commode par la ligne Amiens - Boulogne facilite grandement le succès de la manifestation ! © transportrail

L’organisation à partir de 1988 de la Fête de la Vapeur – la première pour les 100 ans du réseau des bains de mer – constitua rapidement l’événement majeur du CFBS, par la qualité de l’organisation et l’ampleur croissante de son succès, alimenté par la venue de locomotives venant de divers réseaux, à voie normale et à voie métrique. Ce rendez-vous a souvent été organisé en lien avec la remise en service d’une des machines du CFBS et trouvait un terrain conciliant mise en valeur du patrimoine ferroviaire et découverte d’un remarquable paysage naturel. Quant aux amateurs, ils ne pouvaient être qu’admiratifs devant le souci de préservation du patrimoine et une exploitation rigoureuse. En 2013, la mise en service d’une nouvelle plaque de retournement et d’une nouvelle gare, en bois, sur le port de Saint Valéry, marquait la Fête, dotant le réseau de nouvelles possibilités d’exploitation. Succès garanti avec plus de 21 000 visiteurs en deux jour !

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Noyelles - 28 avril 2013 - Petite cavalcade de locomotives du CFBS avec la 031 Buffaud, la 130 Cail, une 020 Corpet et la 230 Fives. Le spectacle, tout simplement, et en relative liberté... même si les amateurs sont invités à la prudence ! © transportrail

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Noyelles - 28 avril 2013 - Invité de l'édition 2013, le MTVS implanté à Butry sur Oise près de Paris. La 030 est en têtre d'une rame hétéroclite mais assez représentative des secondaires. © transportrail

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Noyelles - 25 avril 2009 - Parmi les invitées de cette édition de la Fête de la Vapeur, la 141R840 de l'AAATV Centre Val de Loire. A chaque manifestation, le CFBS invite plusieurs associations ou chemins de fer touristiques pour ce qui est devenu un événement majeur du petit monde des amateurs ! © transportrail

En 2014, le CFBS devait battre un nouveau record avec 183 000 visiteurs sur la saison, le plaçant en tête des chemins de fer touristiques les plus fréquentés de France, pour 230 jours d'exploitation : sur une année pleine, c'est au moins aussi bien que nombre de lignes ferroviaires en exploitation commerciale ! Par exemple, Tours - Chinon atteint 320 000 voyageurs, alors qu'en extrapolant le trafic du CFBS sur une année, ce dernier atteindrait 290 000 voyageurs.

Le matériel roulant

Le CFBS possède 8 locomotives à vapeur : une 020 Corpet-Louvet, une 030 Pinguely, une 030 Piguet, une 031Buffaud-Robatel, trois 130 (Cail, Corpet-Louvet et Haine-Saint-Pierre) et une 230 Fives-Lille. Aucune ne provient de l’ancien réseau mais elles offrent un panel représentatif des locomotives industrielles et des réseaux secondaires. S’ajoutent 5 locotracteurs Diesel, 8 autorails, 29 voitures voyageurs, dont quelques-unes originaires du réseau, et un parc de fourgons et de wagons servant aux trains de voyageurs et aux convois de service. Les matériels mis en exploitation sont en excellent état, et illustrent le souci de préservation et d’exposition au public de ce patrimoine.

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Noyelles - 25 avril 2009 - Arrivée d'un train en provenance de Saint Valéry emmené par la 130 Cail tractant des voitures SE et en tête la voiture PLM Orange - Buis qui n'était pas encore restaurée. A droite, avec des voitures suisses, un train sur la ligne du Crotoy. © transportrail

A lire également, Le chemin de fer de la Baie de Somme, par Maurice Testu, pionnier du CFBS, aux éditions La Vie du Rail, et le site Internet du CFBS.