Paris – Le Tréport : le deuxième plus court chemin vers la mer

Au cours du 19ème siècle, l’attrait du tourisme balnéaire, les bienfaits sur la santé des bains de mer, suscita de nombreuses créations de lignes de chemin de fer, notamment pour capter l’importante clientèle de la bourgeoisie parisienne. De ce fait, les petites villes littorales se retrouvaient en compétition avec évidemment une forte prime à la proximité.

carte-le-treport

Le Tréport a profité de sa position géographique, la deuxième station la plus proche de Paris après Dieppe (via Gisors et Serqueux), à 182,6 km, incitant à lancer la réalisation relativement rapide d’une ligne vers la capitale. En décembre 1869, une ligne d’Abancourt au Tréport a été concédée au titre des voies ferrées d’intérêt local des investisseurs parisiens et nantais. Même chose pour la section Abancourt – Saint Omer en Chaussée en mars 1870, confiée cependant aux Chemins de fer du Nord. En revanche, le maillon Saint Omer – Montsoult, attribué en mai 1872 également au Nord, fut considéré d’intérêt général.

CP-gare-treport

La grande époque des bains de mers et des trains de plaisir. Sans vouloir être ironique, la foule visible sur cette carte postale n'est pas loin de représenter la totalité du trafic voyageurs d'une journée ordinaire en 2017. Notez les voies du tramway Eu - Le Tréport - Mers.

La ligne fut rapidement mise en service : Abancourt – Le Tréport ouvrait en deux étapes en 1872-1873 et la liaison avec Beauvais était effective le 1er juillet 1875. La jonction avec Paris devait attendre un an de plus. L’infrastructure fut établie à voie unique du Tréport à Milly sur Thérain et à double voie au-delà. La desserte mise en œuvre par les Chemins de fer du Nord comprenait jusqu’à 6 allers-retours par jour.

La ligne avait aussi pour objectif d’irriguer le bassin industriel de la vallée de la Bresle et de la petite ville d’Eu (connue des cruciverbistes), avec notamment l’activité de verrerie. On rappelera aussi que Le Tréport fut aussi dotée d'un tramway, présenté dans un dossier de transporturbain.

La liaison avec Paris n’a guère bénéficié de l’électrification de la section Paris – Beauvais en 1999, profitant à la desserte TER du bassin parisien.

Entre Beauvais et Le Tréport, la ligne est équipée du Block Manuel, pour double voie jusqu’à Milly sur Thérain et pour voie unique au-delà. La gare du Tréport est gérée en Block Automatique Lumineux. La ligne est autorisée à une vitesse maximale de 100 km/h avec des rayons de courbe qui peuvent descendre jusqu’à 450 m. Son profil est assez moyen mais comprend tout de même des rames de 10 à 12 pour mille de part et d’autre d’Abancourt.

La dégradation de l’état de l’infrastructure a entrainé l’application de ralentissements à 80 km/h dans l’attente du financement du renouvellement, incombant au Contrat de Plan Etat-Régions : l'opération a été achevée 2021. L’avenir de l'infrastructure semble donc plutôt serein. Il est en revanche dommage de ne pas avoir relevé à 120 km/h la vitesse entre Grandvilliers et Abancourt.

021217_82685le-treport1

Le Tréport - 2 décembre 2017 - Une gare dans le brouillard... comme nombre de lignes régionales en France. L'horizon se dégage pour la ligne de Beauvais mais reste nébuleux pour la ligne d'Abbeville. © transportrail

La desserte de base comprend 5 à 6 allers-retours entre Beauvais et Abancourt, dont 4 pour Le Tréport, complétés de 2 navettes Abancourt – Le Tréport. Le dimanche, subsiste un unique aller-retour Paris – Le Tréport en 3h17.

021217_76557incheville6

Incheville - 2 décembre 2017 - Assuré par l'X76557/8, le TER Beauvais - Le Tréport approche de son terminus après avoir longé la Bresle. L'état de la voie sur cette section est médiocre, mais le ralentissement n'est que de 20 km/h par rapport à la vitesse nominale. © transportrail

0518_76539blangy-sur-bresle

Blangy sur Bresle - mai 2018 - Derniers temps de l'exploitation avant la suspension du service pour cause de travaux de régénération. L'AGC roule sur une voie largement envahie par la végétation. Sur la photo, la célébrité locale : le sémaphre de la gare, vestige d'un autre temps ! L'exploitation a été rétablie au premier semestre 2020. (cliché X)

Le potentiel de trafic reste cependant modeste : le trafic routier sur les départementales parallèles demeure moyen, entre 3000 et 7000 véhicules / jour selon les sections, et un trafic plutôt concentré autour de Beauvais – Marseille en Beauvaisis et à l’approche du Tréport.

Abbeville – Eu : un sacrifice malheureux ?

Destinée à la desserte du bassin industriel du Vimeu, cette section a été concédée en décembre 1875 au Nord et mise en service 7 ans plus tard. Etablie à voie unique, elle fut doublée pendant la première guerre mondiale pour les besoins militaires : la deuxième voie ne fut abandonnée qu’en 1951. Depuis, Abbeville – Eu a vécu avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, mais a toujours réussi à échapper à la fermeture. Portée par la Région Picardie, elle a notamment profité des opérations « Un jour à la mer », avec notamment une relation Laon – Le Tréport remportant un vif succès populaire.

031217_76557le-treport1

Le Tréport - 3 décembre 2017 - Arrivée du train en provenance d'Abbeville... ou d'Amiens ? Les deux puisque le même autorail assure consécutivement les 2 TER Amiens - Abbeville et Abbeville - Le Tréport, techniquement considérés comme 2 trains distincts. L'arrêt à Abbeville étant inférieur à 10 minutes, la correspondance n'est pas vendue. Surréaliste ! © transportrail

Cependant, les 34 km sont parcourus à 80 km/h sur un itinéraire au profil relativement sévère, avec notamment des rampes de 11 à 15 / 1000 de part et d’autre du seuil de Woincourt. Cette ligne n’est desservie que par 2 pauvres malheureux allers-retours par jour Abbeville – Le Tréport. La ligne comprend encore 6 points d'arrêts, assez rapprochés, sur le plateau, dont la fréquentation reste faible.

Gérée en block manuel avec cantonnement assisté par informatique, la ligne n’offre donc qu’un faible débit, mais il pourrait déjà être utilisé de façon plus efficiente sans en saturer les capacités. Après tout, la route parallèle supporte un trafic oscillant entre 9000 et 13 000 véhicules / jour.

Oust-Marest - 17 juin 2015 - Les trains sur la ligne Abbeville - Eu sont si rares qu'il ne faut pas les louper... même (surtout !) pour les photographier. Qui plus est, leurs horaires supposent de choisir la période du solstice d'été pour profiter de la lumière de ces longues journées. Avec Eu (à gauche) et Le Tréport (au fond) en guise d'arrière-plan, cet X76500 Nord Pas de Calais entame la rampe de 15 pour mille qui permet d'accéder au plateau du Vimeu. © L. Knop

La menace de fermeture a été mise à exécution le le 28 mai 2018. La Région et les élus locaux ont pris position pour le maintien de la ligne, mais, soyons objectifs, il sera difficile de justifier le maintien d’une infrastructure ferroviaire, nécessitant 40 M€ d’investissement, si le service reste aussi squelettique. Donc tout projet de pérennisation de la ligne doit être accompagné d'un projet de service allant au-delà des 2 allers-retours actuels.

Privilégier la liaison vers Amiens et Paris... donc via Abbeville !

Le schéma de desserte actuel reste calqué sur des principes datant de 1875 sans tenir réellement compte des flux de déplacements sur le territoire. Premier constat : pour aller à Paris, l’itinéraire historique via Beauvais n’est pas le plus performant ni le plus fréquent puisqu’il n’existe qu’une seule liaison directe hebdomadaire, les dimanches et fêtes.

200518_76754petit-port1

Petit-Port - 20 mai 2018 - Pour l'instant, les trains abandonneront la section Abbeville - Eu le 28 mai 2018. L'X76753/4 assure un TER Abbeville - Le Tréport entre deux jours de grève, qui n'arrange rien à la situation de nombre de petites lignes... © transportrail

L’accès à la capitale pourrait être plus rapide par correspondance à Abbeville sur les Paris – Boulogne, ou à Amiens si les TER Abbeville – Le Tréport étaient amorcés à Amiens. Au final, de meilleures performances vers Paris et une ouverture sur Amiens assez évidente puisqu’il s’agit de la grande ville la plus proche. Comme quoi, une ligne condamnée n’est pas forcément inutile… mais ce n’est pas la première fois qu’on le dit à transportrail

On pourrait envisager un premier palier, sans toucher à la signalisation, avec une exploitation ne mobilisant qu'un seul autorail. Le schéma de desserte serait calé sur les relations Paris - Calais : 5 à 6 allers-retours pourraient être proposés. Pour aller au-delà, il faudrait une deuxième rame donc un point de croisement et par conséquent une nouvelle signalisation : c'est l'option manifestement privilégiée par la Région Hauts de France qui a orienté les études en 2021 en ce sens.

Autre élément à prendre en compte sur cet axe : la politique d'arrêt, avec des haltes parfois isolées des bourgs et à l'inverse, deux points d'arrêt espacés d'à peine 1000 m entre Feuquières et Fressenneville. Un réexamen apparaît indispensable. Quant à la performance de l'infrastructure, une vitesse de 100 km/h pourrait être suffisante compte tenu justement de la distance entre arrêts.

Autre sujet à étudier : faut-il se limiter à une desserte TER Abbeville - Le Tréport ou la prolonger à Amiens ? Intéressant mais avec ipso facto la mobilisation de rames supplémentaires, alors qu'un schéma avec correspondance pourrait déjà constituer un progrès considérable.

Intégrer Rouen dans l’utilisation de l’axe Beauvais – Le Tréport

Pour la section Beauvais – Le Tréport, la proposition de transportrail marque une rupture franche avec l’organisation actuelle du service, afin de proposer des nouvelles liaisons qui n'existent pas aujourd'hui en train. 

Première piste : des trains bitranches Rouen - Abancourt éclatant ensuite vers Le Tréport et Beauvais. Le rebroussement pour la liaison Rouen - Beauvais nécessiterait probablement une adaptation de la gare d'Abancourt. Les temps de parcours en train, de l'ordre de 1h40, seraient comparables à la durée du trajet en voiture (Rouen - Beauvais en 1h39 et Rouen - Le Tréport en 1h26).

021217_82685incheville1

Incheville - 2 décembre 2017 - Assuré par le B82685/6 largement surcapacitaire par rapport au maigre trafic actuel, le TER Le Tréport - Beauvais émerge du brouillard tenace. Poteaux et fils télégraphiques toujours présents et passages à niveau matérialisés par des croix de Saint André montrent la grande modernité de cette ligne, jurant avec l'AGC fringant ! © E. Fouvreaux

Deuxième proposition : des liaisons Beauvais - Amiens et Rouen - Le Tréport. Sur la première, les autocars assurent le trajet en 1h à 1h20 selon la politique d'arrêt. Abancourt pouvant être un noeud horaire autour de la minute 0, il serait envisageable d'organiser ces deux missions afin de permettre des correspondances pour des trajets Rouen - Beauvais.

031217_76558+82597+82685le-treport5

Le Tréport - 3 décembre 2017 - Rassurez-vous, les voies bien garnies de la gare ne signifient pas pour autant une abondance de circulations. Une desserte cadencée aux 2 heures, vous n'y pensez pas ? Il risquerait d'y avoir du monde. Quoi qu'il en soit, la gare du Tréport offre un joli coup d'oeil sur les falaises ! © transportrail

Une desserte cadencée aux 2 heures pourrait être instaurée. Certes, le beauvaisis perdrait sa liaison directe avec le littoral, mais il faut parfois savoir choisir ses combats… et il serait largement possible de la proposer le samedi et le dimanche aux beaux jours en complément de la trame de base dans une logique « Un jour à la mer ».