Sujet difficile à aborder tant l'émotion prend le pas sur la raison. Le 14 septembre 2017, un autocar de transport scolaire était percuté par un TER Villefranche de Conflent - Perpignan sur le passage à niveau n°25 à Millas. Le rapport du BEA-TT publié en mai dernier exonère le chemin de fer de toute défaillance. L'accident est le seul fait du franchissement d'un passage à niveau fermé, avec des équipements ferroviaires fonctionnant correctement. Bref, un refus caractérisé de priorité est à l'origine de l'arrêt de l'exploitation d'une ligne de chemin de fer depuis 2 ans. Une première dont on se passerait bien.

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Millas - Eté 2019 - Même la signalisation routière a été modifiée à l'approche des passages à niveau. © J.J. Socrate

Localement, certains veulent absolument que cette suspension temporaire de l'exploitation devienne définitive, pétitions à l'appui, surfant sur l'émotion morbide de ces 6 adolescents decédés dans cet accident. Si l'accident n'avait pas impliqué le train, mais tout simplement un camion sur la route, y aurait-il eu une pétition pour fermer la route ou interdire le transport scolaire par autocar ? Assurément non ! Il y a aussi - et heureusement - un mouvement en faveur du rétablissement de la desserte le plus rapidement possible.

En juin dernier, recevant les familles de victimes, le juge d'instruction annonçait que la réouverture de la ligne n'interviendrait pas avant la fin d'année 2020. Pourquoi ? Personne n'en sait rien... Ce n'est manifestement pas la position de la présidente du Tribunal de Grande Instance de Marseille, qui, saisie par la députée Laurence Gayte, a répondu mi-septembre que la ligne devrait être rendue à SNCF Réseau dans les prochaines semaines, les rapports définitifs d'expertise devant être déposés au Tribunal d'ici la fin de ce mois. Ouf !

Ceci dit, il y aura des travaux : jugez-en plutôt par ces photos.

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Millas - Eté 2019 - La configuration du PN25. © J.J. Socrate

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Millas - Eté 2019 - Deux ans sans circulation et voilà le résultat... © J.J. Socrate

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Millas - Eté 2019 - Où s'arrête le quai, où commence la voie ? © J.J. Socrate

L'accident de Millas illustre une fois de plus le principe selon lequel c'est toujours le platane qui se jette subitement sous les roues de la voiture. A la rigueur, on en a l'habitude. Plus inquiétante est en revanche la dérive du raisonnement par l'émotion et non par la raison. Qu'il faille arrêter la circulation le temps de procéder aux constatations est parfaitement légitime. Il semble que le juge d'instruction exige le maintien de la fermeture de la ligne jusqu'au procès. Du jamais vu, qui donne l'impression que la justic ne prend pas en compte le rapport indépendant du BEA-TT qui exonère le transport ferroviaire.

Millas rappelle - malheureusement - Allinges, un autre accident en 2008 selon le même scénario : un autocar de transport scolaire franchissant un passage à niveau, et un train qui arrive. Dans ce précédent cas, l'autocar s'était retrouvé coincé sur la voie ferrée en raison du dévers prononcé... motif d'interdiction des autocars sur la route ! Les équipements ferroviaires n'étaient pas en cause, dédouanés par le BEA-TT et lors du procès. Le conducteur de l'autocar avait été jugé seul responsable des faits, mais  RFF et la SNCF avaient été condamnées par un raisonnement pour le moins tortueux : puisque le passage à niveau était classé dangereux (en dépit d'un très faible trafic routier, mais en raison de sa géométrie), il fallait le supprimer et l'accident ne serait pas arrivé. Or, un passage à niveau est par nature un croisement entre une voie ferrée et une route. Etrangement, la Direction Départementale des Routes, au moins autant impliquée que le chemin de fer dans cette affaire, n'a même pas été citée à l'audience, ce qui en soi constituait, un motif d'appel. Bref, un procès à charge contre le ferroviaire

Or il n'en a rien été et RFF et SNCF Infra ont convenu de renoncer à faire appel. Résultat: le ferroviaire a non seulement reconnu le raisonnement lui faisant porter, en tout état de cause même lorsque la responsabilité du conducteur routier est établie, une co-responsabilité exclusive dans les accidents de PN. Naturellement, ce jugement fait jurisprudence. Ajoutons enfin que suite à l'accident d'Allinges, une circulaire ministérielle avait été publiée, interdisant la création de nouveaux passages à niveau sur le réseau existant et sur les lignes concernées par une éventuelle réouverture.

En deux ans, il a été très difficile, sinon impossible, d'exprimer un propos raisonné sur l'inutilité d'un arrêt de l'exploitation pendant 2 ans, considéré comme une offense à la mémoire des victimes. L'émotion, fut-elle légitime, ne sert pas forcément l'intérêt général...